Éliette Abécassis

Bethsabée au bain

  

     Bethsabée se dévêtit. Derrière la ruche, elle s’immergea dans le bassin d’eau de pluie. La période d’impureté rituelle venait de s’achever, et le soir tombait sur la ville. Dans l’or doré de la lumière hiérosolomytaine, Bethsabée se pressait, de peur que la nuit ne vienne. Enveloppée de la moiteur de l’air, elle fit glisser sa robe, découvrit son corps ardent au jour qui s’achève. Bethsabée ferma les yeux, s’immergea dans l’eau pure du bassin chauffé par le soleil brûlant. Elle sentit la douceur phréatique, dans laquelle elle enfouit sa tête, et sa chevelure déployée dessina des ombres noires dans la lumière opalescente.

Au fond, tout au fond de l’eau, elle pensa à son mari. Viendrait-il ce soir visiter sa couche, comme l’exigeait la loi, qui demande à l’homme de réjouir sa femme ? Serait-il là? Elle s’étonna de se poser encore la question. Elle savait bien qu’Uri ne l’attendait pas derrière la porte comme les époux de ses amies, lorsqu’elles rentraient du Mikvé après la période d’abstinence. Elle n’ignorait pas qu’en la voyant rentrer à la maison, perlée de gouttes suaves, les cheveux mouillés, pure et lumineuse, il sortirait aussitôt, prétextant l’urgence d’un conseil de guerre. Alors elle s’étendrait seule dans sa couche froide.

Il ne la regardait pas lorsqu’elle revêtait sa robe de chabbath. Et il détournait les yeux, lorsque, le soir, elle l’enlevait, dans la blancheur opaline de la lune. Lorsqu’elle allumait les lumières en mettant les mains sur son visage, prononçant tout bas la prière, il sortait de la maison, car il savait que la loi demandait aux époux de s’unir, et aux maris d’honorer leur femme en même temps que le chabbath. Et aussitôt le repas achevé, il ouvrait sa bouche et par un long bâillement, annonçait un état de fatigue intense dû aux batailles qu’il avait dû livrer et qui le laissaient, semblait-il, exsangue.

Le soir, lorsqu’il s’endormait à côté d’elle, elle contemplait son corps massif, son corps de guerrier aux muscles saillants, et parfois, osant l’effleurer du bout des doigts, elle espérait pouvoir surprendre son désir pendant son sommeil. Mais il était impavide, sans vie, flacide ; et elle restait seule, humiliée, délaissée. Etait-ce donc cela, la vie des époux ? Un soir, alors qu’il était ivre, et qu’elle le suppliait de venir à lui, il l’avait violemment repoussée. Elle était tombée. Avilie, meurtrie, elle se traînait encore à ses pieds, mais elle comprit qu’il préférait mourir que la toucher. Elle le dégoûtait.

Lorsqu’elle lui avait demandé pourquoi, lorsque, rentrant du Mikvé, elle s’étonnait qu’il ne vînt pas à elle, il répondait, fuyant, qu’il était occupé, préoccupé par les combats que menait le roi. Depuis qu’il avait été nommé chef des armées, il ne pensait plus qu’à la guerre. En fait, il se plaisait avec ses soldats. Il aimait leur virile compagnie, au point d’en être exalté. Et un jour, lassé par sa douce insistance, il lui dit qu’elle n’était pas désirable. Et ces mots lui avaient percé le cœur plus profondément que s’il y avait planté son épée.

Bethsabée sortit du bain. Dans le miroir de l’eau, elle contempla son reflet. N’était-elle pas désirable ? N’était-elle pas belle ? Ses longs cheveux tombaient en cascade sur ses seins, son ventre, promesse des lendemains, ses jambes, ses bras, n’étaient-ils pas dessinés pour l’amour ?

Elle s’immergea une seconde fois. Au fond de l’eau, elle voulut oublier. Oublier ce moment où, alors qu’il sortait de la maison un soir de Mikvé, elle l’avait suivi. Elle s’était dissimulée dans les ombres des ruelles, elle s’était glissée dans ses pas, derrière lui dans les quartiers les plus sombres, ceux qu’elle ne reconnaissait pas, elle l’avait vu rentrer dans une maison…Elle avait attendu, il ne sortait pas. Elle était entrée par la porte entrebâillée… Elle avait entendu au milieu d’éclats de rires la voix de son mari… Elle s’était avancée, et elle avait vu. Uri, avec une femme, nu, contre elle. Il l’embrassait, et lui offrait les caresses qu’il lui avait toujours refusées. Ainsi, il préférait la compagnie des hommes et des prostituées à la sienne. Fallait-il qu’elle fût plus amère que la mort pour qu’il la méprisât ainsi.

L’eau ruisselait sur le corps de Bethsabée alors qu’elle sortit du bain pour la deuxième fois. Elle était restée si longtemps, qu’elle aurait pu ne pas remonter. Elle se serait évanouie dans l’eau, et peu à peu, se serait glissée dans sa mort comme un doux manteau. Elle ouvrit les yeux, dans vertige. Et c’est alors qu’elle le vit. L’homme la regardait. Depuis quand ? De la terrasse il l’observait. D’un regard pénétrant, insistant, un regard qui l’enveloppait, parcourant son corps. Elle sentit le frisson et la caresse de ce regard posé sur elle. Et pendant un instant, elle resta devant lui, à la fois surprise, et hypnotisée par ces yeux. Ces yeux qui voyaient. Ce regard qui cherchait le sien, qui ne se dérobait pas, posé sur son corps, dessinait ses contours. Elle voyait ses yeux voler vers les siens comme des colombes, alors que sa chevelure ruisselait sur ses épaules. Une pleine présence, par laquelle, soudain, elle se sentit nue.

Elle s’immergea pour la troisième fois. Elle sentit le chaud liquide l’emplir d’une douce volupté, elle se perdit au fond de l’eau comme un abîme, entre l’excitation et la honte, entre le désir et la pudeur, envoûtée. Elle s’oublia presque dans ce bonheur et remonta, haletante, à la surface, sortit du bassin pour offrir à nouveau sa nudité au ciel et à l’inconnu. Serait-il là, encore pour elle ?

Il l’était. Il l’attendait. Ses yeux qui ne la quittaient pas, l’invitaient à venir à lui, ses yeux à l’affût cherchaient un moyen de la capturer, ses yeux profonds et doux, ne se détachaient pas, et elle sentit la quête éperdue de cet homme l’envahir au plus profond d’elle. Avec détermination, il la voulait, il ne voulait qu’elle. Il la voulait, et même si c’était la fin du monde, il l’aurait voulue. Il la convoitait, et il était clair qu’il ferait tout pour l’avoir. Il la désirait, mais un mur les séparait, et la nuit bientôt tombée masquait ses formes à sa vue, et bientôt, elle allait disparaître à ses yeux. Mais il la cherchait, au point de faire tomber tous les obstacles. Celui d’un mari, chef de ses armées. Celui de l’adultère, puni de mort. Et s’il eût fallut faire reculer la nuit, il l’aurait fait.

Alors, sortie du bain, elle n’eut plus peur d’affronter le regard de l’homme. A son tour, elle détailla son visage, ses joues rouges comme un parterre embaumé, ses lèvres, et ses mains comme des bracelets d’or, son ventre comme une plaque d’ivoire. Ses cheveux roux et bouclés lui donnaient un air juvénile mais sous sa tunique blanche, elle devina son corps de guerrier. Alors seulement, elle comprit qui il était : le Roi David, en personne, la regardait. Le Roi David, pour lequel son mari combattait.

Interdite, elle ne bougea pas, lui non plus. Ils se cherchèrent pendant un long moment. Il la contemplait, avec une intensité telle que son ventre s’en émut. Son regard ne cessait de parcourir son corps, comme pour lui dire que ses pieds étaient beaux, que les contours de ses hanches étaient des œuvres d’art, que son nombril était une coupe en demi-lune, que son ventre était un monceau de blé bordé de lis, que son cou était une tour d’ivoire, et ses yeux… ses yeux comme des étangs… Il lui disait qu’elle était belle, belle et désirable. Il lui murmurait de ses yeux calmes, avec sérénité, douceur et fermeté, l’intensité et la force de son désir pour elle, de son ardeur illicite.

Elle ferma les yeux, effrayée par ses sensations, sentant au fond de l’eau, monter le feu. Chavirée, parcourue par un frisson, elle fut embrasée par une tension fébrile en prenant conscience que ce moment serait pour elle sans retour. Elle s’autorisa à imaginer son odeur, plus douce que la myrrhe, et le contact de sa peau, épicée, sucrée, douce, avec une note piquante, envoûtante, de musc, de fruits secs, de bois, une odeur intérieure et sentimentale, profonde, humaine, riche. Le désir montait en elle, qui faisait battre son cœur et toutes ses veines, au fond de l’eau, à tâtons, dans la joie et le tourment. Alors, dans toute sa beauté retrouvée, elle sortit de l’eau, altière et féminine. Elle comprit, soudain, tout l’écueil de sa vie, et le mensonge construit à son sujet par son mari… Elle entendit ce qu’elle n’avait pas su voir : sous ses dehors virils, assurés, derrière son métier de chef, au service du Roi, Uri n’était pas puissant. Au début de leur union, lorsqu’il se sentait contraint par la loi conjugale, et par la honte, il prenait des plantes aphrodisiaques pour devenir son amant. Uri la détestait parce qu’elle le mettait face à ses limites. Ses limites d’homme.

Et elle sentit une vitalité nouvelle l’envahir, comme une sève qui monte et qui, la rendant femme, la faisait vivre. Les yeux ouverts dans la pénombre, elle vit ceux de David y plonger, doucement, fortement, fermement, lentement, passionnément. Comme un homme et une femme qui se regardent, comme s’il ne restait plus que cela, comme si c’était la première fois du monde. Dans ses yeux, il y avait tout le pouvoir du monde. La tension même de l’être. Ses yeux l’ensorcelaient, la plongeant dans un ravissement qu’elle n’avait jamais connu. Déjà, soudain, désormais, elle lui appartenait. Et au moment où l’ombre vivante du désir emporta son corps et son âme dans un pays inconnu, elle sut qu’elle était à lui, et qu’il était à elle. Que l’amour est aussi fort que la mort. Et comme le regard d’un homme peut tuer - le regard d’un homme peut donner la vie.

Éliette Abécassis