Éliette Abécassis

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     -Tu vas voir, c’est le pôle sup qui est difficile. Il va falloir faire attention à la veine surénalienne. De toutes manières, tu rentres dans la chemise de la veine cave, et ça va bien se passer. Ne t’inquiète pas. En cas de pépin, Papa est là… Papa, c’est moi, ajouta Boris en se tournant vers son interne pour lui faire un sourire encourageant bien qu’invisible à cause du masque qu’il portait sur son visage.

Les deux hommes étaient penchés sur la table d’opération où se trouvait positionné le malade, un homme d’un certain âge. Boris prit le bistouri et commença l’incision de l’abdomen, le couteau acéré fit le déchirement habituel en cisaillant la peau. Ce bruit qu’il aimait car il annonçait l’ouverture du corps humain, dans lequel il passait sa vie, qu’il ne se lassait pas de contempler et de rabibocher- et de comprendre chaque fois un peu moins, car il restait toujours surpris par cette part imprévisible qu’avait chaque opération et qu’il appelait : « la part de Dieu »…

-A toi maintenant, dit Boris …

-D’accord Papa, dit Hugo.

-Je l’aime bien, ce malade dit Boris sans perdre de vue un seul geste de son interne. Monsieur Duteil… Sa femme et lui, ils sont vraiment amoureux…Ils m’ont dit que ça fait quarante ans qu’ils sont comme ça, fous l’un de l’autre. Et c’est vrai, ils se regardent avec une sorte de passion… C’est incroyable, non, à leur âge ? Entre le pouce et l’index la côte, il faut toujours que tu l’aies entre les doigts…. Oui ces deux petits vieux comme ça, ça m’a ému de les voir, ça m’a fait penser à tout un tas de choses. Je leur ai demandé comment ils ont fait pour rester ensemble si longtemps…. Plus bas à droite et change de pinces.

-Et alors, qu’est-ce qu’ils ont dit ?

-Vas-y doucement. Prends ton temps. On n’est pas pressés.

-Oui, ça c’est vous qui le dites, rugit Nimans, l’anesthésiste, derrière son journal. Mais nous, on part à quatre heures, que le malade soit fini ou pas. Pas vrai Vanans ? ajoute-t-il en direction de l’autre anesthésiste, qui était concentré sur l’écran de son portable.

-C’est la loi, oui, quatre heures moins le quart, moi je m’en vais, bougonna Vanans.

-Ils ont rigolé, poursuivit tranquillement Boris, c’est comme si je leur demandais une recette pour l’amour, tu vois… Puis sa femme m’a dit un truc… Là tu contournes la veine cave.

-D’accord.

-Bien. Elle m’a dit : «  c’est simple, moi je fais ce qu’il dit, et lui il me bichonne ». Et en fait, tu veux que je te dise, c’est pas si con…

-Encore faut-il être amoureux au départ.

-Oui c’est vrai… Moi je crois que j’ai jamais été amoureux. Et toi?

-Moi non plus, enfin je crois pas, dit Hugo. L’internat, et ces foutues études de médecine, ça ne laisse pas beaucoup de temps pour être amoureux… Six heures-huit heures, les gardes et les week-ends…. Les cliniques pour arrondir les fins de mois...

-Et ça fait que commencer. Tu verras après quand tu seras chef, et que t’auras des responsabilités en plus de tout ça. Au fait c’était comment l’autre soir ?

-L’autre soir ? demanda Hugo en prenant la pince que lui tendait Michelle la panseuse.

-Avec la pharmacienne ?

-Pharmachienne, tu veux dire. Formidable. Super bonne.

-Ah ouais ? Raconte. Elle est comment ?

-Alors tu vois, elle un cul… en forme de cœur…

-En forme de cœur, tu dis ?…Maintenant concentre-toi car c’est difficile.

Pendant un long moment, il y eut un silence. Puis le jeune chef fronça les sourcils en regardant les gestes saccadés de son interne.

Les mains de ce dernier tremblaient légèrement. Des petites gouttes de sueur perlèrent sur son front.

-Non fais gaffe... à la....Merde ! ! !  dit Boris. T’as déchiré la veine cave !

Le sang d’un coup avait jailli de l’incision, se répandant sur la plaie avec une vitesse infernale.

Hugo suait de plus en plus. A présent, ce n’était plus ses mains, c’était tout son corps qui tremblait. Le regard affolé de l’interne croisa celui de son chef.

-Bengo, dit Hugo à la panseuse.

-Bien, dit Boris sans le quitter du regard.

-Une autre bengo.

-Oui, dit Boris.

Avec les deux instruments, le jeune interne tenta de faire arrêter le saignement en comprimant la plaie, mais sans y parvenir. Le sang coulait d’un jet puissant et ininterrompu. Le malade était en train de se vider.

-Mets le doigt dessus, murmura Boris. Je fais le tour.

Le chef de clinique et l’interne changèrent rapidement de place, pendant que l’alarme se mettait à retentir.

Nimans , l’anesthésiste, leva sa tête de son journal.

-Qu’est-ce qui se passe? Vous ne contrôlez pas?

-C’est la veine cave, dit Boris.

(A Hugo)

-Tire-bien et suce-moi bien.

Hugo plaça l’aspirateur pour éponger le sang qui coulait à flot, envahissant tout le champ de l’opération.

-Bon tu l’arrêtes ce saignement ou on va le perdre? dit Nimans.

-De toutes manières, c’est qu’un gros nul, il y arrivera jamais, renchérit Vanans, le second anesthésiste, sans lever la tête de l’ordinateur portable sur lequel il était en train de jouer à « Civilisations ».

-Michelle, un clan de Statinsky, s’il te plaît, dit Boris.

Pas de réponse.

Il se retourna.

-Mais elle est où, la panseuse?

-Pas là, dit Nimans, avec un rire sardonique.

A ce moment, il y eu un silence qui dura plusieurs secondes interminables.

Boris ne faisait plus rien. Hugo le regardait, l’air totalement paniqué.

-Aspire bien, o.k? dit-il enfin à Hugo.

Alors Boris, sans précipitation, prépara trois pinces sur la table. Puis il les posa l’une après l’autre, à l’endroit du saignement, comprimant peu à peu le flot de sang. Au bout de quelques minutes, le jeune chef leva enfin la tête.

-Messieurs, merci pour votre aide, dit-il à Nimans et Vanans.

Hugo le considéra, l’air dépassé.

-T’inquiète pas, dit-il à l’interne, c’est bon. Un peu difficile... Mais c’est fini….

-Je rêve pas là, j’ai failli le plier sur table, hein? murmura Hugo.

-On n’est pas passés très loin de la torche. Bon alors on en était où ? dit-il en lui tendant les instruments. Ah oui… la pharmacienne… Tu disais…Un cul en forme de cœur…

Éliette Abécassis