Éliette Abécassis

Le premier émoi sensuel

   

     Le premier émoi sensuel, je ne m’en souviens pas.

C’est inconscient, immémorial, si bien enfoui dans les arcanes secrètes du passé, les tréfonds de ma mémoire, c’est tabou, tu, jamais dit, ni envisagé, cette grande réalité irréelle, qui consiste dans le fait que j’existe et un jour je n’existais pas, et c’était juste avant que j’existe, cette chose improbable, incroyable, et tangible, ce grand déchirement au monde et à la vie, dans un halo de jaune, de rouge et de noir, un voile flou et odorant, une remontée étrange vers l’inconnu, tentative de reconnaissance, de connaissance, et volonté de revenir en arrière en même temps que de survivre, grandes transes, l’action qui commence, qui avance, inéluctablement, invariables frissons parcourant le corps comme une main qui le serre pour le rejeter vers le néant, la folie, le doute, le vertige, et encore contractions sur le cœur qui s’accélère, souffrance et bien-être, jaillir, jaillir peut-être, et dans l’accélération, sortir, se créer, bleui, étonné,violence extrême de la rupture, éclatement à la vie, projection vers l’inconnu, éreintement, distorsion, dislocation du corps dans la grande séparation, déchirement, arrachement dans un dernier spasme, une main qui tire une tête, tranchante, loin de l’enivrante odeur, abri de l’âme, toucher glissant des humeurs, et l’eau comme une caresse de feu, brisure de glace, un tissu vient frapper la peau, séparée de la profondeur, et bientôt, l’absolue sensation, réalité sans nom d’un vide qui aspire pour laisser passer le corps recroquevillé, fripé, plié, replié, enveloppé dans l’humide antre, le corps voluptueusement embourbé dans l’oubli où tout est saveur et espace confiné, vécu de l’intérieur comme une caresse, infini saisissement de la respiration qui brûle les poumons, le paradis qui s’achève ? Pleurer. Un pleur sans larme, un cri rauque sans appel, sanglot étouffé qui se cherche et monte en puissance, pour mourir étouffé contre l’ampleur d’une main, d’un bras, d’une peau, d’une étoffe, le pouvoir d’une odeur, entre l’étonnement et la peur, au rythme d’un son, d’un pas, battement de coeur, mélancolie précoce de la naissance, c’est le réel qui s’ouvre dans un halo flou, blanc, noir, opaque, orange et mauve, rouge, couleurs mêlées dans l’abîme nouveau, l’infini du monde, contours et formes béantes, lumière aveuglante, dérangeante. Fermer les yeux. Oublier. S’extraire de cet événement. L’événement total, sans retour. La vie qui s’achève.La vie qui commence.

L’odeur de la peau chaude transpirée contre les autres sens qui n’abritent que la terreur, et lointaine, la voix intime qui survient, un timbre qui revient, ouvert, claironnant, rassurant, premier dévoilement du monde, intérieur-extérieur, une voix familière, surprise mélodieuse, acidulée, modelée comme une chanson radoucit l’oreille écorchée par le bruit du silence, et elle dit, quelque chose de fou, de flou, d’inconnu, contre l’effroi de la nuit nouvelle, de l’air qui brûle, du froid qui saisit, terreur du bruit, de la peau, du geste, de la grandeur du néant, de l’immense alentour, de l’absence de contour, et soudain, le goût délicieux, merveilleux, la saveur sucrée-amère qui sort de la peau, substance visqueuse et molle, douceâtre, aspiration originaire, ce goût comme une grande fête des sens, connu-inconnu de la peau absorbée, qui suinte, exhale, goutte à goutte, parcimonieuse, précieuse, alléchante, dévorée dans l’ardeur absolue de la reconnaissance, naissance du sens, où l’odeur s’emmêle dans l’extase du corps recomposé, saveur unifiée, résonance de la succion rythmée et le cœur qui bat derrière la poitrine, s’exprime sereinement, comme avant, comme toujours, paradis retrouvé, au jardin des délices, après le grand déchirement, fusion sublime, retour à l’antre, à l’origine, au commencement. Solitude intime du plaisir, qui ne connaît d’autre savoir que la vie, que la poursuite de la vie. Manger, avaler, absorber, respirer, aspirer. S’adonner à l’autre qui est soi, à soi qui est l’autre. Etre. La première sensation, inouïe, indescriptible, impensable, l’événement le plus important de la vie, le premier, peut-être le seul, la sensation première est la dernière, je m’en souviendrai toujours, c’est elle, la matrice de toutes les sensations, le premier émoi sensuel est la naissance.

Éliette Abécassis