Éliette Abécassis

Mon plus bel amour d’été

 

     Un amour interdit

Il faisait chaud cet été-là, c’était l’été de la canicule. Je me souviens de nos corps enchevêtrés dans la moiteur, la sombre touffeur. Nous ne sortions pas, nous étions seuls dans une chambre.

Tout a commencé par un coup de foudre. Lorsque je l’ai vu, pour la première fois, je l’ai trouvé beau, parfait, même si objectivement, on ne peut pas dire qu’il était séduisant. Ses cheveux clairsemés, son air un peu fatigué, sa peau frippée ne le classait pas parmi les purs canons de beauté ; mais il était calme, satisfait, apaisé, je lui trouvais l’air d’un sage, je me disais qu’il avait quelque chose à m’enseigner, et je ne savais pas à quel point c’était vrai. Il allait m’apprendre lui et moi. Et puis nous. Le jour où nous nous sommes rencontrés, nous avons passé la nuit ensemble. Nos corps se sont aimés avant nos esprits. Nous étions unis, c’était une évidence. Il faisait si chaud, il n’y avait pas moyen de se rafraîchir, mais ce n’était pas grave. Cette nuit-là, j’ai aimé la sensation de nos sueurs mélangées. Sa bouche collée à mon corps, ses mains qui m’agrippaient, son corps lové contre le mien me ravirent. Il me regardait fixement, intensément, d’un regard myope un peu aveugle, comme s’il ne me voyait pas, et pourtant je savais qu’il me voyait. J’ai senti alors qu’une histoire d’amour incroyable allait commencer.

Je me souviens de cet été si chaleureux comme d’un mirage sucré et salé. Je me souviens juste d’une chambre où nous étions emmêlés. De temps en temps, je me levais, j’allais boire de l’eau, je mangeais, et je revenais à l’amour. Je ne voyais personne d’autre que lui. Les gens épuisés par la chaleur étaient cloîtrés chez eux, ou pour les plus chanceux, partaient se mettre au vert, quelque part où il était possible de se rafraîchir, mais moi non. Cette chaleur irréelle donnait à notre relation une sensation irréelle. C’était comme une bulle, un sas, un cocon, un univers parallèle où il n’y avait plus que lui, plus que moi.

Il me parlait par le regard, par les gestes. Pour une fois, c’était moi qui étais la plus loquace; je lui disais des mots d’amour. Il me respirait, il me cherchait, il ne pouvait pas se passer de moi, du contact de mon corps. Nuit et jour, nous étions rattachés l’un à l’autre par un fil invisible, indivisible. Souvent il me réveillait la nuit, pour se rapprocher de moi. Il avait tellement besoin de moi. Le matin, en me réveillant, il était la lumière du jour. Je le contemplais, je n’en revenais pas de le voir, là, à mes côtés, c’était tellement beau.

Comme son amour était si fort, et son besoin de moi si pressant, je n’avais jamais peur de lui déplaire. Je savais qu’à ses yeux, j’étais la plus belle, même si je n’étais pas coiffée, pas maquillée. Ce que je portais, l’indifférait. Il m’aimait pour moi. Il ne savait pas qui j’étais, quelle était ma vie, il le découvrait chaque jour, il acceptait tout –sauf que je m’éloigne de lui, même pour un instant.

Parfois c’était presque trop intense. J’avais besoin de souffler, de m’éloigner, de reprendre mes esprits, mais il ne me laissait pas. Dès que je partais, que je quittais la pièce, l’appartement, il m’appelait. Il ne supportait pas que je sorte. Quel amour est aussi fou que celui-ci ? Alors pendant deux mois, je ne suis pas sortie. J’ai passé tout l’été avec lui, enchevêtrée, dans ses bras. Il ne voulait pas que d’autres m’accaparent, il était exclusif et jaloux, et moi aussi, je n’aimais pas que d’autres que moi l’approchent, le touchent, le prennent dans leurs bras, l’embrassent. Nous étions l’un à l’autre. Seuls au monde. Nous n’avions besoin de personne.


Pourtant septembre est venu. Les gens rentraient, le travail reprenait. La chaleur était partie. Le vent soufflait, chassant l’été indien. Alors je me décidai à le laisser. Au début, il ne voulait pas. Il cria, hurla, tempêta. Il restait là, à m’attendre, toute la journée, il ne faisait qu’attendre mon retour. Puis il s’est résigné. Il se consola dans les bras d’une autre.

Mais le soir, quand je le retrouvais, c’était comme si l’univers entier s’ouvrait à lui, à moi, et nous nous étions, l’espace d’un baiser, tendrement unis, et tout bas, je lui disais des mots d’amour que je murmurais dans ses petites oreilles, caressant ses mains minuscules, et les yeux dans les yeux, je me perdais à nouveau dans l’amour de mon fils.

Éliette Abécassis